Et se retrouver …
J’étais découragé…
Toutes ces années à la rechercher sans jamais la retrouver pesait sur mes épaules…
J’étais venu si souvent devant cette porte, je l’avais poussé et poussé encore avant de pénétrer dans cette salle. Était-ce vraiment utile de venir justement aujourd’hui, à la Saint-Valentin, pour retrouver un amour perdu ? L’ironie de la situation me submergeait.
La porte s’était refermée derrière moi et j’avais regardé autour de moi.
Miracle ! ….
Comme la première fois où mes yeux l’avaient découvert, elle était assise au fond de la salle d’attente. Elle était là, seule et tranquille et regardait son smartphone avec un petit sourire dessiné sur ses lèvres. La première fois aussi, elle lisait, mais c’était un magazine. Elle était assise sur la chaise la plus éloignée de la porte d’entrée, cela devait aussi être son habitude. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine, cette fois, je ne devais pas laisser passer ma chance…
Un tsunami de souvenirs me submergea… J’étais très timide à l’époque. Sans regarder autour de moi, je m’étais assis les yeux baissés dans un coin de la salle. Après quelques minutes de lecture de je ne sais plus quel bouquin, j’avais jeté un coup d’œil circulaire.
Ses yeux étaient fixés sur moi… elle était éloignée de moi de quelques mètres et j’avais tout de suite ressenti une immense émotion. Ses yeux, son visage, sa silhouette m’avaient littéralement hypnotisé. Me souriait-elle vraiment ou son regard n’était-il posé sur moi que par hasard ? elle était sans doute encore un peu prisonnière du récit que le magazine, posé sur ses genoux, venait de lui apporter ? Je restais hypnotisé, incapable de lui sourire, incapable de me lever.
Après quelques secondes, elle avait repris sa lecture, mais ses yeux revenaient sur moi pour quelques secondes trop vite passées…
Une crainte irraisonnée m’avait submergé… et si elle partait maintenant, et si elle me laissait seul avec ma solitude et son souvenir comme uniques compagnons de voyage ? Je l’ai fixée pour boire son image, pour la détailler du haut en bas, pour la faire entrer dans mon cœur et ma tête et l’enfermer à tout jamais dans mes souvenirs.
Mon esprit se mit à vagabonder… je nous voyais, main dans la main, échangeant des mots doux, des regards. Un avenir joyeux anticipait des journées heureuses sous nos yeux, tout était possible, tout était à notre portée…
Je réalisai à cet instant qu’au lieu de rêver, je ferais mieux d’aller l’aborder…
Une annonce du départ d’un train retentit dans la salle. Elle se leva, rangea son magazine et me regarda. Elle eut un petit haussement d’épaule comme pour me dire qu’elle était désolée de partir et d’un pas léger, elle disparut de ma vie…
Je restai sur mon siège immobile et stupide. J’avais laissé partir un soleil et la salle d’attente m’apparut alors dans toute sa laideur. Les murs recouverts d’une peinture indéfinissable et salie par le temps, le carrelage gris, les sièges vieillots et usés. Je me sentis aussi nul que ce spectacle désolant. J’en étais certain, son visage, sa démarche, les souvenirs que je m’étais construits dans un futur imaginaire avec elle, allaient me suivre toute ma vie… moi qui ne croyait en aucune manière au coup de foudre, je venais d’être fulguré… l’éclair m’avait atteint, j’étais vivant mais touché à tout jamais…
Une nouvelle annonce de départ de train retentit, c’était à mon tour de rejoindre, solitaire dehors comme dedans, le train qui devait me conduire vers les prochaines étapes de ma vie.
Mais là, j’étais de retour et elle était assise devant moi, alors il était hors de question de la laisser partir encore une fois.
Je me suis dirigé vers elle et me suis assis sur la chaise libre devant elle, sans rien dire, les mains posées sur mes cuisses en la regardant les yeux pleins d’espoir et d’émotion.
Elle quitta son écran des yeux et me fixa… pendant quelques secondes je vis son regard détailler mon visage. Elle prononça un seul mot d’une voix émue mélangée à un grand soupir
« enfin ! »
Je restai muet, surpris et indécis à nouveau… elle pausa une main sur ma main droite et après un petit silence, elle poursuivit…
« enfin te revoilà… je t’ai tant attendu… c’est en arrivant à la maison que j’ai réalisé l’importance que tu allais avoir pour moi ! non… ne dis rien… j’ai tout regretté de ces quelques minutes passées en face de toi… tu n’as rien fait, tu ne m’as pas retenue… je n’ai rien fait, je ne suis pas restée… je suis partie et plus rien n’a été comme avant… »
Je l’ai interrompue…
« j’ai été le parfait imbécile… c’était à moi de réagir !! j’aurais dû te suivre… j’aurais dû te parler… j’ai été lâche… je l’ai tant regretté, combien de fois j’ai rêvé de toi… et je suis revenu si souvent dans cette salle d’attente sans te voir… sans tes yeux… ton sourire… »
Elle leva sa main pour arrêter mon discours et pris le relais de cet échange tout en me regardant le sourire aux lèvres…
« alors toi aussi ?… tu as su que ça ne pouvait être que moi ? … »
En regardant mes yeux, elle eut la réponse immédiatement !! je me suis levé et lui ai dit
« plus jamais je ne veux vivre une seconde sans toi ! »
« moi non plus ! emmène-moi où tu veux !! »
Nous sommes sortis sur le quai, je lui ai pris la main et je l’ai guidée vers la sortie de la gare, loin des trains et des départs… Devant nous, la ville s’étalait au soleil sous la garde de la vieille citadelle… Le Doubs lui faisait une écharpe d’eau comme toujours intermédiaire entre douceur et violence. Nous sommes restés, un long moment, immobiles, appuyés l’un contre l’autre, épuisés de bonheur, sans savoir ce que nous allions faire de notre avenir retrouvé…
Nous nous sommes mariés 4 mois après nos retrouvailles, le 14 juin, nous avions tant attendus !
Nous avons vite compris pourquoi il nous avait fallu si longtemps pour nous retrouver ! De mon côté, j’évitais d’aller dans la salle d’attente le jour anniversaire de notre rencontre car j’avais honte de la lâcheté dont j’avais fait preuve… De son côté, elle venait uniquement chaque année ce jour-là pour retrouver les sentiments qui l’avaient envahie dans cette salle triste… Le jour de la saint Valentin était un cauchemar pour moi et un bonheur pour elle !! C’est ainsi que de 1974 à 2024, cela faisait 50 ans qu’on se trompaient de date en restant fidèles à ce moment magique !!
Mais vous avez l’air étonné !!
Vous ne croyez pas à cette histoire ? vous êtes trop blasés de cette vie où tout s’explique ou tout se calcule ? c’est ça ?!
Alors demandez-lui si c’est vrai ! Levez-vous et venez avec moi, nous habitons tout près. Il faut 5 minutes en train… Vous ne pouvez pas vous tromper nous habitons dans le quartier de sa naissance, c’est un joli coin de la ville, il s’appelle école-Valentin…




